08.04.2009
murmures de l'automne
Murmures de l’automne
A un souvenir de lecture sur la rencontre d’un vieil homme et de Pan… Ma seule nouvelle ayant germé dans l'imaginaire d'un autre!
Il me semble parfois que l’automne me murmure des poèmes à l’oreille, qu’il dessine autour de moi un chemin d’une beauté presque irréelle. Je pourrais presque tendre la main et saisir l’essence même de cette magie naturelle. Hélas, je ne suis plus une enfant et j’ai cessé de prêter attention aux chuchotements que m’apporte la brise.
Pourtant, je n’ai cessé d’arpenter les sentiers, m’appuyant sur un vieux bâton de bois torturé qui me tendit le bras lors d’une promenade et dont je ne pus ensuite me séparer. Je l’appelle Le Fou, il me renvoie comme dans un miroir l’image de ce corps déformé qu’il m’a fallu apprendre à accepter.
Je savoure ces instants de solitude dans la forêt profonde qui couvre mon horizon. Je hante ce laboratoire de la nature, traçant mon sillon à coup de bâton : Le Fou n’apprécie pas de servir de coupe-coupe car il rechigne à trancher des lianes pleines de vie. Je crois aussi que cela heurte sa dignité de Bâton de marche et de confident d’une rodeuse un peu folle.
La plupart du temps, je suis les sentiers que tracent pour moi les animaux sauvages. Parfois, je sens qu’ils sont là, tout proches : aux aguets, ils surveillent cette intruse à laquelle ils se sont habitués. Ils savent désormais que Le Fou et moi ne représentons aucun danger, mais ils préfèrent garder leurs distances : il ne faudrait pas que je les croie apprivoisés. Je n’ai pas peur de leurs bruissements furtifs, de ces yeux luminescents que je surprends parfois lorsque l’obscurité tombe. Je fais semblant de ne pas les voir, mais je sors mon arme de prédilection… Car je suis une braconneuse.
Dans ce sanctuaire sauvage, je chasse sans relâche toute forme de vie : je me terre et j’attends durant des heures qu’apparaissent mes futures victimes. Je les laisse s’habituer à moi et peu à peu s’approcher, curieux. Et enfin, je mitraille… je mitraille pour être sûre d’avoir capté leur âme. Ne me prenez pas pour une criminelle, ce serait injuste : je ne prends que l’essence de leur être. Je fixe sur une pellicule l’image de ces instants volés au temps : je suis photographe. Je dérobe les moments de vie des autres, pour combler le vide de ma propre vie. Je montre la magnificence des animaux sauvages pour parvenir à oublier ma propre laideur. Le Fou dirait que j’essaie parfois de me fondre en eux, que j’espère gagnder un peu de grâce en surprenant leur démarche si noble. Il n’aurait pas tout à fait tort. D’ailleurs en général, il a toujours raison.
Il est frustrant qu’un vulgaire bâton pioché au hasard d’une promenade se soit révélé un tel expert de l’âme humaine : sa vision lucide et caustique de mon égo surdimensionné me fait souvent grincer des dents. Et je ne peux même pas me prévaloir de mon handicap pour éveiller sa pitié, puisqu’il est aussi cabossé que moi. Maintenant qu’il parcourt la forêt avec moi, sa force et sa connaissance innée de la forêt me guident et me protègent ; c’est cette dépendance qui lui donne ce sentiment de supériorité sur moi et il semble vouloir faire croître le champ de ma conscience comme il fait grandir ma connaissance des sentiers. Et j’accepte de lui des remarques que je ne tolèrerai de personne d’autre.
Mais il faut dire que les autres ne me renvoient que le politiquement correct, ce langage policé qu’ils pensent obligatoire avec une rescapée de la vie. Ils semblent croire que mon accident m’a rendue fragile et qu’il faut s’adresser à moi en chuchotant des mots gentils pour ne pas froisser ma sensibilité d’artiste maltraitée par la vie. Tout compte fait, je préfère Le Fou et son langage sans concession.
***
Ce jour-là, j’avançais de ma démarche d’oisillon tombé du nid. J’ignorai les commentaires ironiques du Fou sur mon manque de grâce tout me laissant guider par ses indications. C’était un jour d’automne glorieux, où les moires orangées et le velours jaune des arbres se mêlaient en un or d’une pureté à couper le souffle.
Je n’avais pour seuls compagnons que le grincement comique du Fou et le brame lointain d’un cerf, un espèce d’aboiement presque humain qu’il devait penser irrésistible. Ce fut lorsque Le Fou arrêta soudain sa diatribe rouillée que je compris qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. Je resserrai ma prise sur mon vieil ami, puisant de la sérénité dans cette étreinte et je regardai autour de moi.
Je me trouvais dans une combe profonde où serpentait un ruisseau. Les arbres autour de moi étaient majestueux. Ils formaient un cercle parfait au centre duquel perçait un espace à découvert : on y voyait la lueur diffuse de l’après-midi jouer sur une herbe d’un vert tendre incongru dans cette partie de la forêt. Je ralentis le pas, happée par la force de cet endroit. Dans le silence total, chacun de mes pas résonnait dans la clairière. Et soudain, je me figeai.
Il était là, au centre de la clairière : assis sur une large pierre blanche, il me toisait d’un air narquois. Il avait une voix profonde et suave :
_ Tu es en retard… Je t’attends depuis longtemps.
Muette de stupeur, je ne pus rien répondre et il se leva en disant :
_ Tu sembles surprise de me trouver ici.
J’hésitais : j’avais accepté de dialoguer avec un bâton de marche, mais répondre à une hallucination ? Je n’étais pas encore complètement folle. Il s’approcha de moi :
_ Tu doutes de ma présence…
Il s’arrêta tout près. Son parfum parvint jusqu’à moi et je sursautai : il ne sentait pas le soufre, mais un mélange subtil d’essences d’arbres, un peu comme l’encens que j’allumais chez moi pour tenter de récréer la forêt dans mon appartement étriqué.
Malgré moi, je tendis une main tremblante vers son pelage épais : il semblait bien réel, rugueux et plein de brindilles. Je plongeai mon regard dans le sien, je me perdis dans les paillettes vert doré qui pétillaient dans ses pupilles sombres.
_ Tu me vois à présent ?
_ Qui êtes-vous ?
Il sourit d’un air un peu triste :
_ Tu le sais bien…
- Comment vous appelez-vous ?
- Les hommes m’ont donné tant de noms. Qui penses-tu que je suis ?
- Vous êtes le Dieu Pan.
- Tu as une bonne culture, mais tu oublies mon autre nom ; je suis le diable à la queue fourchue !
- Non !
Il baissa les yeux vers ses sabots si semblables aux illustrations des livres pieux. Je dis avec conviction :
_ Vous sentez le sous-bois ! Vous portez dans vos yeux les lumière changeante que je n’arrive jamais à capturer dans mes photos !
_ Tu n’as donc pas peur de moi ?
Je répondis avec honnêteté :
_ Non, je n’ai pas peur de vous, pas plus que je n’ai peur de cette forêt. Je ressens le danger qui émane de vous, mais je ne le crains pas.
_ Et est-ce que tu m’aimes ?
J’eus un rire amer :
_ Je ne suis plus sûre de connaître la signification de ce mot. Je ne sais pas si je suis encore capable d’aimer.
Dans les yeux de Pan, les paillettes d’or prirent une teinte presque rousse. Il murmura :
_ Pourtant, les photos que tu ramènes avec toi crient le contraire : elle sont emplies d’un amour sans limite, qui te pousse toujours plus loin au cœur de mon domaine.
_ Comment pouvez-vous savoir ce que représentent mes photos ?
Il sourit et son regard s’emplit du brun chaud d’un miel de sapin :
_ J’ai un espion.
_ Je ne vous comprends pas !
Il effleura doucement le pommeau du Fou :
_ Les hommes ne savent plus écouter les voix de la nature. Les rares auxquels j’ai tenté de me montrer sont partis en courant et en esquissant des signes de croix. C’étaient des chercheurs, de grands promeneurs… Alors, quand je me suis aperçus que tu entendais les murmures du vent, j’ai décidé de te tester ; j’ai voulu voir si tu accepterais la Voix d’un arbre. Ce n’est pas le hasard qui a placé ce bâton sur ton chemin. Celui que tu appelles Le Fou m’appartient, il est issu d’une branche du plus vieil arbre de la forêt. Je voulais voir si ton intuition te conduirait à le ramasser… malgré son aspect.
Je dis avec amertume :
_ Je suis bien placée pour voir la force d’un objet ou d’un être sans être influencée par sa carapace !
_ C’est ce qui te rends précieuse à mes yeux. Je pensais que si tu parvenais à t’habituer à lui, tu accepterais peut-être de me voir pour ce que je suis et non pour ce que les hommes ont fait de moi.
_ Et qu’êtes-vous ?
_ Tu le sais déjà… Tu le savais lorsque, petite, tu t’allongeais sur la terre rouge et que tu imaginais qu’elle te recouvrait comme un manteau protecteur. Tu le savais lorsque tu ressentais la pulsation émise par les arbres et qu’il te semblait apercevoir comme de fines silhouettes du coin de l’œil. Tu as toujours été mienne… Tu as toujours entendu la musique que je jouais au plus profond des bois.
_ Que voulez-vous de moi ?
_ Ton amour, bien entendu. C’est ce que veulent tous les dieux.
_ Parce qu’il y a d’autres dieux ?
Il sourit :
_ Pas au sens où tu l’entends… D’ailleurs, je ne suis pas un dieu. Je suis seulement le messager de la nature, son héraut. J’essaie de parler à tous ceux qui sont sensibles, j’essaie de leur apprendre à ne plus avoir peur de moi…. Comme toi, tu t’es efforcée de devenir les yeux de la forêt, de montrer l’harmonie et la cruauté du monde au-delà de tout sens moral.
_ Vous êtes donc le mal autant que le bien ?
_ Ce sont des notions bien humaines ! Est-ce que la grande musique est morale ? Est-ce que le succès de tes photos dépend de la moralité de leur sujet ?
_ Non. Tout est une question d’harmonie : harmonie des notes, harmonie des couleurs…
_ Ta vision est bien sage pour une artiste : je suis sûr que tu n’y crois pas toi-même ! Parle-moi des dissonances qui créent les tensions musicales, de tes photos décentrées. Je suis comme toi : je sers l’Harmonie, mais j’accepte l’inévitable part de chaos qui l’accompagne.
_ Que dois-je faire ?
Pan sourit :
_ Cela veut-il dire que tu crois en moi ?
Je me contentai de hocher la tête. Il passa la main sous mon coude et m’entraîna vers la pierre blanche.
Mon cœur s’accéléra : allait-il me demander d’être la victime d’un rituel ancien ? Ma main dans celle de Pan, je sus que je n’aurais pas la force de refuser, quoi qu’il me demande…
Il me fit asseoir sur la pierre et me dit fermement :
_ Je ne règnerai pas sur toi par la peur ! Je ne te demanderai rien… seulement, si tu le veux, d’écouter parfois ma musique : je suis seul depuis si longtemps. J’aimais la compagnie des hommes, en ces temps anciens où ils pouvaient me voir et où ils me vénéraient…
Je fermai les yeux quand il prit sa flûte. Je n’avais jamais entendu de Musique jusqu’à ce jour-là. Je n’avais jamais ressenti la puissance et la douceur extrême contenues dans les notes, la joie et la douleur.
Lorsqu’enfin, je levai vers lui des yeux baignés de larmes, Pan me demanda doucement :
_ Et maintenant, est-ce que tu m’aimes ?
Pour toute réponse, je tendis les bras vers lui et libérai contre son torse tout le chagrin que j’avais engrangé dans ma carcasse brisée.
***
Depuis, je cours la forêt, peut-être plus encore qu’avant, toujours appuyée sur Le Fou qui m’éclaire de sa sagesse et de son humour ravageur.
Les hommes, ceux qui se disaient proches de moi, ont abandonné l’espoir que je leur revienne et m’appellent la Femme Sauvage. Je n’ai de contact avec eux que pour leur remettre les bobines contenant mes photos de la forêt. L’argent que je gagne me sert à acheter toujours plus de terres, un peu partout dans le monde entier… des terres que je transforme en réserves et que je laisse en gérance à ceux qui parviennent jusqu’à moi. Ceux-là arrivent par hasard jusqu’à ma cabane forestière. Je sors leur préparer un café tout en les laissant parler : la seule chose qui compte à mes yeux est la paillette d’un brun verdoyant qui pétille dans leurs yeux. Je sais qu’ils entendent la mélodie de Pan, même s’ils n’en sont pas conscients. Je sais aussi qu’ils prendront soin des terres que je leur donne.
Certains m’ont appelé Sainte et ont voulu me couvrir de médailles, d’autres pensent que je suis complètement folle. Je pense que je suis un peu des deux, terriblement humaine. Mais si j’ai une petite part de folie, je ne suis pas inconsciente. Je n’ai montré à personne les photos que j’ai développé dans ma petite chambre noire. Elle montrent un faune qui danse sous de grands arbres, près d’une pierre blanche.
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